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Haïti ne peut plus attendre.

Par Pierre Salignon et Luc Evrard - * Pierre Salignon est directeur général à l’action humanitaire de Médecins du Monde.
Luc Evrard est journaliste, chef du service économie de la radio Europe 1. Ils se sont rendus à Haïti mi juillet 2010 pour conduire une étude sur l’économie de l’après séisme pour Médecins du Monde.

Par Pierre Salignon et Luc Evrard *

Article publié dans le Monde du 16 août 2010

 


Dans la capitale Haïtienne, Port au Prince, en cette fin juillet 2010, c’est à mains nues que les habitants déblaient les décombres. Sur les rares chantiers en cours, munis de simples seaux en plastique, parfois de pelles, ils déversent à longueur de journée la terre, les fers à béton, les briques, les gravats, tout ce que le séisme a laissé de leurs maisons, à même les trottoirs et les rues, dans l’attente du passage hypothétique des quelques camions financés par l’USAID (la coopération américaine), chargés de débarrasser la ville des 20 millions de m3 de débris laissés par le tremblement de terre. « A ce rythme, il y en a pour 10 ans » nous ont dit les Haitiens. Certes, la ville a retrouvé son animation coutumière, ses embouteillages monstres, ses vendeurs de rues innombrables, assommés d’une chaleur, à peine atténuée par les orages tropicaux qui drainent presque chaque jour des torrents d’immondices à tous les carrefours. Mais les camps de toiles sont partout et aucun élan de reconstruction n’est tangible. Les sinistrés survivent grâce à l’aide humanitaire. Exclusivement. Tout le monde sait qu’il faudra du temps pour reconstruire. Du temps et de l’argent. Celui qu’ont promis les Etats bailleurs de fonds, lors de la conférence de New York en mars dernier. Encore faudrait-il que les engagements soient tenus. Et vite. Pour que cette fois, enfin, Haïti ait une vraie chance de se relever.

 

En attendant, sur l’année 2010, l’élan de solidarité internationale aura injecté 2 milliards de dollars dans l’économie haïtienne. Cette aide massive et spontanée représente le tiers du PIB 2010 d’Haïti (6,5 milliards en 2009 moins la contraction de 8,5% due au séisme). Une perfusion sans précédent pour une opération humanitaire internationale dans un pays aussi pauvre. Rapporté à la France, c’est comme si tombait du ciel une richesse équivalente à la totalité de la production industrielle de l’année.

 

Cet argent a très sensiblement atténué le choc du séisme. Il a sauvé et sauve encore des vies. Abris, nourriture, eau potable, soins de santé, les services offerts par les organisations humanitaires sont massifs et restent essentiels, même si la situation des sinistrés reste très précaire.

 

Il crée aussi des emplois (autour de 150 000, à raison de 10 emplois créés en moyenne pour un expatrié en action), et fait donc vivre des centaines de milliers de familles haïtiennes sur un train de vie sans commune mesure avec la réalité du marché local du travail (à qualification égale, les salaires sont au moins deux fois supérieurs dans les ONG).

 

Mais cette manne humanitaire a aussi des effets déstabilisateurs sur l’économie.

 

Elle fait monter les prix (de l’immobilier en particulier). Elle génère un risque d’inflation salariale et crée de nouvelle distorsions sociales. Elle ébranle également le système haïtien de médecine de classes. La gratuité généralisée des soins qui a suivi le tremblement de terre et l’arrivée des secours d’urgence, l’ouverture en masse des dispensaires, cliniques et hôpitaux mobiles des ONG, parfois, il faut le dire, devant leurs portes, ont condamné à la fermeture nombre d’établissements privés, épargnés ou pas par le séisme, mais privés de ressources après avoir eux aussi fourni leur part de l’aide aux sinistrés. C’est l’un des paradoxes du moment en Haïti. Grâce à l’intervention temporaire des ONG, les plus pauvres n’ont jamais été aussi bien soignés tandis que les plus riches qui étaient les seuls avant le séisme, à pouvoir accéder à toute la gamme des soins, s’expatrient désormais pour se faire soigner selon leurs standards habituels.

 

Les milieux médicaux haïtiens, très proches de l’élite économique et politique, sont d’ailleurs de plus en plus mobilisés contre cette concurrence omniprésente qu’ils vivent de plus en plus comme intempestive.

 

La décision des autorités de santé, de ne plus garantir que la gratuité des médicaments à compter du 12 juillet dans les établissements qu’elles contrôlent est sûrement révélatrice de l’efficacité de leur lobbying actif .

 

L’argent mobilisé pour les opérations humanitaires offre enfin le spectacle à haute tension d’une capitale en ruines, de moins en moins sure, sillonnée du matin au soir par des 4X4, presque exclusivement occupés par des expatriés, qui, une fois leurs tâches du jour terminées, vont en convoi de leurs bases à leur lieux de villégiatures exclusifs, livrant à une population haïtienne miséreuse la vision de leur aisance relative mais bien réelle.

 

Il n’est guère étonnant que les humanitaires soient désormais pointés du doigt dans la presse locale. « ONG, GO HOME ! », peut-on même lire sur quelques murs de la capitale. Façon aussi de sommer le gouvernement haïtien d’agir, lui qui presse au contraire les ONG de rester parce qu’il n’a pas aujourd’hui d’alternative.

 

Ces faits pourraient relever de l’anecdote s’ils n’étaient que les effets secondaires d’un progrès social en marche et destiné à durer. Or rien n’est moins sûr.

 

En 2011 (année 2 de l’après séisme), l’élan de solidarité initial risque de sensiblement se tarir. Selon un scénario déjà observé ailleurs, l’injection humanitaire devrait être de moitié moins généreuse, et se limiter à 1 milliard de dollars. Le dispositif humanitaire restera important mais devra s’adapter. Des cliniques mobiles vont fermer. L’offre de soins va de nouveau se réduire, et pour une part, redevenir payante, ce qui en exclura de nouveau les plus pauvres. Des expatriés vont rentrer chez eux. Des salariés seront remerciés. La tendance s’amorce déjà. Et on raisonne ici à paramètres constants, c'est-à-dire sans aggravation des tensions et de l’insécurité malgré la période électorale actuelle, sans nouvel accident climatique malgré la période cyclonique, sans catastrophe extérieure qui mobiliserait la solidarité internationale ailleurs dans le monde…

 

En 2012, il pourrait bien ne rien rester de cette perfusion unique par ses proportions, si d’ici là, l’Etat haïtien, et la communauté des Etats ne prennent pas le relais efficace de l’élan humanitaire initial. L’inertie actuelle du gouvernement et de l’administration, même s’ils ont eux-mêmes été durement frappés par le séisme, les retards à l’allumage de la Commission Intérimaire de Reconstruction d’Haïti, tout comme la réticence des Etats à verser l’argent pourtant promis (à peine une centaine de millions de dollars sur plus de 5 milliards d’engagements sur 2 ans), n’augurent malheureusement rien de bon. Selon tous les observateurs, le leadership politique, l’expertise, les projets concrets, réalistes, font cruellement défaut. Emergeraient-ils à la faveur des élections prochaines du 28 novembre 2010, ou de la stratégie d’assistance technique de certaines agences onusiennes au cœur même de l’administration haïtienne (mise à disposition d’experts, téléphones mobiles, véhicules, bâtiments préfabriqués), qu’il faudra du temps pour qu’ils diffusent un surplus de croissance et de richesse dans l’ensemble de l’économie haïtienne. L’analyse du Plan d’Action pour le relèvement et le développement national d’Haïti, présenté en mars à New York est à cet égard et malheureusement révélatrice. A échéance de 18 mois, malgré la récession économique, il prévoit deux fois moins de crédits pour la relance des secteurs productifs (Commerce, Agriculture, Tourisme) que pour l’augmentation des effectifs de policiers et de magistrats : 108 millions de $ d’un côté, 215 de l’autre.

 

Or le temps est malheureusement compté. Haïti ne peut plus attendre. Si rien ne vient le relayer à due proportion (30% du PIB cette année, 15% l’an prochain), l’élan de solidarité né au lendemain du 12 janvier 2010 apparaîtra pour ce qu’il était en réalité : une bulle humanitaire. Et comme dans la finance, quand une bulle explose, ce sont toujours in fine les plus faibles qui en paient le prix le plus fort.

  • Pierre Salignon est directeur général à l’action humanitaire de Médecins du Monde.
  • Luc Evrard est journaliste, chef du service économie de la radio Europe 1. Ils se sont rendus à Haïti mi juillet 2010 pour conduire une étude sur l’économie de l’après séisme pour Médecins du Monde.