| Pour les plus démunis, la fin de la trêve hivernale est synonyme de retour à la précarité. Une politique incohérente, néfaste médicalement... et coûteuse collectivement. |
Mars est un mois difficile pour les personnes sans domicile fixe ou en logement précaire. Le 15 mars correspond à la fin de la trêve hivernale qui permet la reprise des expulsions et le 31 clôt le dispositif hivernal d’hébergement d’urgence. Mars sera une fois encore, pour certains de nos concitoyens les plus fragiles, un retour à l'instabilité, et parfois une rupture dans la nécessaire continuité d'un accompagnement médico-social.
Les questions tournant autour de celle du logement sont complexes et nécessitent une lecture à plusieurs niveaux, économique, sociale et politique. Médecins du Monde a développé en France une série d’actions visant à permettre aux victimes du mal ou du non logement et dont l’espérance de vie, dans les formes les plus extrêmes (sans domicile fixe) est estimée à 30-35 ans inférieure à celle de la population générale, d’accéder à des soins cohérents et adaptés.
Nous voulons témoigner, en ce moment charnière pour tous ceux qui vont se faire expulser ou ne pourront plus disposer d’un lit d’urgence, qu’il est fondamental d’investir sans limite la question du mal ou non logement, incohérence sociale et non pas épiphénomène incontournable.
En 25 ans, nos équipes ont abordé le lien entre santé et logement sous différents angles. Maraude SDF médicalisée, préfiguration et définition des lits halte soins santé, dispositif d’hébergement santé de 1er recours pour les malades à la rue, création et défense de dispositifs d’accès aux soins à bas seuil d’exigence, type permanence d’accès aux soins de santé (pass) hospitalière ou réseau de soins.
Nous avons milité pour la mise en place d’une véritable politique de dépistage du saturnisme infantile, maladie du mal logement, exploré les pistes d’hébergement et de soins spécifiques à destination de patients schizophrènes vivant entre l’hôpital, la rue et parfois la prison. Nous avons aussi voulu défendre l’idée d’espace de vie spécifique individuel ou communautaire (squat, terrain conventionné, lieu relais de stabilisation...) pour des familles roms, des jeunes traveller avec leur éventuel animal de compagnie, des personnes à la rue en perte d’autonomie... Nous avons enfin témoigné en donnant des tentes, de l'intérêt d'offrir à un SDF qui a aussi le droit de refuser l’hébergement qu’on lui propose, un espace personnel outil de visibilité, d’intimité et de suivi.
Les données médicales sont connues, publiées chaque année. 57% des personnes consultant dans les centres de Médecins du Monde en France sont sans logement ou mal logées. Le lien entre tuberculose, promiscuité et insalubrité est plus que valide. Celui entre environnement et un certain nombre de pathologies particulièrement respiratoires (asthme, bronchiolite, infections ORL à répétition chez les enfants...) est évident pour les cliniciens de terrain. Nous sommes tous révoltés par l’annonce du 1er mort de la rue en début d’hiver. Mais tous les services hospitaliers d’urgence de France connaissent trop bien ces patients, piliers fidèles de ce dernier lieu d’accueil et de soins ouvert 24h sur 24 et 7 jours sur 7.
Combien d’hôpitaux contraints par la tarification à l’activité font sortir, par manque de structure relais, des patients en sachant clairement que leur hébergement est précaire ou inexistant et que la continuité des soins ne sera pas assurée? Il y a de l’incohérence dans tout cela. Incohérence néfaste médicalement et coûteuse collectivement...
Ce nouveau mois de mars va entraîner son lot de ruptures qui fait qu’un homme, une femme et parfois même un enfant bascule de la fragilité à la précarité. En tant qu’acteurs de soins engagés depuis plus de 25 ans auprès des mal ou des non logés, nous voudrions défendre 3 points afin de sortir de ce cycle intolérable :urgence, trêve, urgence... :
Nous ne pouvons nous satisfaire une fois encore, de cette fin annoncée de dispositifs ou de lieux d'hébergement qui laissent des personnes fragiles retrouver la rue.
Dr Olivier BERNARD, Président de Médecins du Monde.
Dr Christophe ADAM, Membre du conseil d’administration de Médecins du Monde
Dr Jean-François Corty, coordinateur des missions France de MdM

