Des migrants « désargentés » : richesse d’une expression qui définit bien la réalité de ces migrants qui sont accueillis, chaque jour, dans les auberges de Tijuana et de Mexicali à la frontière du Mexique des Etats-Unis. Ceux-là ne sont pas les plus pauvres et miséreux de leur lieu d’origine, autrement ils n’auraient pas pu partir ; ni non plus les plus riches, ils y seraient restés. Ils ont rassemblé quelques économies pour tenter le voyage.Avec ce peu d’argent au Mexique, ils espèrent bien s’en faire un peu plus aux Etats-Unis où, selon eux,on paie mieux… mais où l’on dépense aussi beaucoup plus.
Les motivations sont diverses - familiales ou financières ; les raisons sont variées – divorce, rejoindre sa amille, offrir un meilleur futur à ses enfants, payer des frais de santé ou encore effacer une dette… L’argent fait partie intégrante de la vie du migrant : il le pousse à partir, lui permet de payer son passage aux Etats-Unis, lui manque cruellement pendant tout ce voyage, puis l’oblige à accepter n’importe quel travail aux Etats-Unis pour (sur)vivre. Les migrants vivent des situations assez extrêmes pour atteindre ce Nouvel Eldorado. Certains perdent même leur vie à vouloir la gagner.
Au Mexique, le migrant pauvre - si discriminé et auquel on n’accorde guère d’intérêt -devient soudain source d’orgueil national à défendre, lorsqu’il a réussi à passer la frontière. Il faut souligner que l’argent envoyé par les migrants depuis l’étranger constitue la deuxième source de revenus pour le Mexique après la rente du pétrole. Mais paradoxalement, ces mêmes migrants qui contribuent fortement à l’économie du pays - et sans doute à sa stabilité financière, sociale et politique - bénéficient de peu d’attention pour leur accès aux soins alors qu’ils traversent le Mexique ou lorsqu’ils sont expulsés des Etats-Unis.
« Un Secrétariat de la Santé dépassé » : pauvreté d’un titre qui ne dit pas grand-chose de la situation et de la position du Secrétariat de la Santé du Mexique face à la santé des migrants, citoyens mexicains comme les autres. Les moyens des institutions - même publiques – connaissent également des limitations de budgets.Dans un pays connu pour être l’un des plus corrompus au monde, les fonds sont sans doute détournés de leur but premier et les contribuables, déçus,sont incités à la fraude fiscale.Au-delà de ce problème d’argent souvent mis en avant (et sans doute à cause de lui), il n’existe pas de visibilité ou d’informations sur les problèmes sanitaires et les besoins de santé des migrants. Pas d’investissement financier cela veut dire aussi pas de productivité médicale suffisante pour justifier, chiffres à l’appui, une dépense supplémentaire (qui n’est de toute façon pas déboursée à l’origine). Il y a aussi sans doute un manque de volonté politique, tout simplement : les migrants ne sont pas les seuls au Mexique à nécessiter un accès à la santé ; ces migrants qui s’en vont de toute façon du pays, qui ne rentrent pas dans le cadre de contrôle administratif des services de santé, et qui, au final, font bien peu de cas de leur santé et ne manifestent en rien leurs besoins. Malgré cela, il existe bien un programme officiel pour la santé des migrants. Le fameux « Vete Sano,Regresa Sano2» est parfait sur papier mais ne trouve pas de mise en pratique, faute de moyens financiers alloués. Pourtant, certains fonctionnaires font leur possible pour répondre à la situation en jonglant avec les emplois du temps des internes de médecine, mais ce n’est pas encore cela.
C’est en 2004 que Médecins du Monde lance son projet d’accès à la santé pour les migrants à la frontière nord du Mexique. Le financement provient pour moitié du Ministère des Affaires Etrangères français et de fonds propres de MdM. En somme, un projet financé au profit des migrants pour promouvoir l’accès aux soins d’attention primaire ainsi que le dépistage et la sensibilisation sur le VIHSida. Après trois ans d’activités, le projet a fini son cycle et finalement fermé ses portes fin octobre 2008. Comme résultats, ce sont 11247 consultations médicales, 464 sessions de sensibilisation pour 15592 migrants, 2424 tests de VIH, 55 300 préservatifs distribués, 12 000 trousses d’hygiène remis et plus de 100 000 feuillets d’information qui ont servi à orienter les migrants expulsés. Bizarrement, le projet n’a pas toujours été accueilli comme nous le souhaitions par les migrants :manque d’intérêt pour leur santé, face à la priorité de passer la frontière au plus vite, surprise et méfiance des migrants face à des services gratuits, peu d’attention portée à ces médicaments et trousses d’hygiène offertes et pour lesquels ils n’ont rien eu à payer.Au-delà des soins très ponctuels apportés aux migrants, le projet s’est toutefois terminé avec la satisfaction d’avoir rempli ses objectifs. La passation de nos activités s’est faite aux services de santé du Mexique grâce à l’exemple pratique que nous avons donné et les informations de plaidoyer récoltées. Là encore, chiffres et argent étaient des arguments clés : le nombre de la population de migrants en besoin, avec des pathologies plutôt bénignes et faciles à soigner et donc soins coûteuses et surtout appuyés sur le fait que la prévention coûte toujours moins chère que l’attention d’urgence.Qu’un doute subsiste encore et nous leur présentons le budget opérationnel nécessaire pour reproduire nos activités :2700 dollars par mois pour les deux sites. Nous leur remettons également notre matériel médical,une donation de médicaments et le petit abri que nous avons aménagé pour en faire un espace de consultation au poste d’expulsion des Etats-Unis. Beaucoup nous ont demandé alors : comment pouvezvous être sûrs de la pérennité de votre projet ? Nous ne sommes foncièrement sûrs de rien. Nous avons fait ce que nous avions à faire. La responsabilité de la suite repose évidemment sur l’institution de santé officielle mais aussi la société civile que nous avons « chargée » de suivre l’évolution des choses. Pour ce faire :présentation détaillée de notre projet et de nos résultats, écriture d’un rapport final de plaidoyer expliquant les tenants et aboutissants du problème de l’accès aux soins des migrants – chiffres et arguments à l’appui de nos recommandations – et une remise officielle de notre projet à grand renfort de presse, témoins de notre passation. C’est ainsi à travers un projet financé que nous avons démontré l’importance de l’accès gratuit aux soins pour les
migrants… C’est paradoxalement à travers de l’argent que nous avons fait tout cela, mais avec de l’argent investi en cette cause.L’argent n’est, à vrai dire, que ce que nous en faisons, puisqu’il ne prend sens que lorsqu’il est dépensé. Il semble parfois que les organisations humanitaires ne sont que des courroies de transmission de l’argent entre le Nord et le Sud. Elles représentent,en tous cas,ces ponts construits entre les Hommes pendant que d’autres construisent des murs (Berlin, Etats-Unis, Israël, Europe, entre autres…). De fait, le manque d’argent qui est cause des migrations pourraient également trouver une solution dans la redistribution de cet argent: le développement des pays d’origine où les migrants pourraient vivre décemment, sans avoir à quitter leur terre ou leur famille. Peut-être aussi en Occident une urgente réflexion sur la notion de possession de biens, lorsqu’il apparaît clairement que ce sont en fait ces mêmes biens qui nous possèdent. C’est être riche que de n’avoir rien à perdre, sans aucun doute. Mais, voilà donc, ce qui a été le plus important pour nous sur le projet MdM de Tijuana et Mexicali : réinvestir la dignité, la santé et la vie de l’Homme d’un sens qui va audelà de l’argent que l’on peut en tirer. Et au-delà du simple budget de notre projet mis à notre service, c’est aussi et surtout la motivation et l’enthousiasme d’une équipe qui nous a permis de remplir à bien notre « mission » et de tenter de faire bouger notre monde, à notre façon.
Stéphane Vinhas, COORDINATEUR TIJUANA

