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Revue Humanitaire n°28 - Sahel : danger de désert humanitaire ? - mars 2011
La montée de l’insécurité dans la bande sahélienne a eu des répercussions directes sur les programmes des ONG humanitaires. Qu’en est-il de l’action humanitaire dans cette zone qui représente une forme de mythe dans l’histoire des French doctors ? Celle qui aura été une « terre d’humanitaire » ne risque t-elle pas de devenir un « désert humanitaire » ?
| Le monde humanitaire français a ses familles. Il y eut ces médecins, pionniers d’une nouvelle forme d’action, qui s’engagèrent auprès des sécessionnistes du Biafra au Nigéria : on les appelait – on les nomme encore ainsi – les « Biafrais ». Et puis il y eut les « Afghans », les « Ethiopiens », les « Bosniaques », les « Rwandais »… Mais durant ces quarante années, il exista presque sans discontinuer une zone du monde qui appela à elle aussi bien humanitaires qu’acteurs du développement : c’est le Sahel. Et cette « bande sahélienne » est en pleines turbulences, frappée d’une insécurité croissante, provoquée par la montée conjointe de l’action terroriste d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et d’une économie mafieuse. Cette insécurité s’est concrétisée fortement aux yeux des Français par l’enlèvement de personnels d’une entreprise privée et a en quelques sorte atteint son acmé avec la mort de deux jeunes hommes, dont un travaillait pour une ONG française, même si Antoine, c’est son prénom, n’a certainement pas été enlevé en cette qualité. Les touristes se font rares, les coopérants techniques sont rappelés dans leurs capitales. Qu’en est-il de l’action humanitaire dans cette zone qui représente une forme de mythe dans l’histoire des French doctors ? Celle qui aura été une « terre d’humanitaire » ne risque t-elle pas de devenir un « désert humanitaire » ? |
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Sommaire
- Médecins du Monde au Niger : l’hypothèque sécuritaire, par Joël Le Corre |
Pakistan : le cycle des tourments, par Boris Martin
Printemps arabe : à quand le printemps africain ?, par Christophe Courtin Révolutions arabes et immigration clandestine : la peur de l’autre, ça suffit par Pierre Salignon Réforme de l’AME : au péril d’une conception solidaire du soin, par Olivier Bernard, Christophe Adam et Jean-François Corty Quand la présence doit se penser absence : l’exemple du Liberia, par Stéphane Vinhas
JR fait le mur
Réintégrer les combattants - Au cœur de la tchétchénisation - L’équation pas si simple entre paix et justice - Sujets brûlants pour jeunes et moins jeunes - L’Arche de Zoé : un pont vers le roman |
Edito : Maîtrise ou escalade de la violence
Éditorial Par Sami Makki*
Les décès d’Antoine de Léocour et Vincent Delory survenus le 7 janvier 2011, au cours des opérations militaires menées en réponse à leur enlèvement en plein cœur de Niamey au Niger, marquent encore les esprits plus de trois mois après. Le 16 septembre 2010, cinq Français, un Togolais et un Malgache, collaborateurs des groupes Satom (filiale de VINCI) et Areva, étaient kidnappés à Arlit, toujours au Niger, par Al Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) qui exigeait notamment de la France qu’elle retire ses troupes d’Afghanistan. Refusant de négocier sur ce point, la France avait renforcé son dispositif militaire dans la zone pour faire face à ces situations de crise avec des capacités de réaction rapide.
Le 6 janvier 2011, pour les deux Français enlevés dans un quartier très fréquenté de Niamey, les règles d’engagement avaient déjà changé : « Ne rien faire, c’était prendre un double risque : d’abord voir nos otages amenés par leurs ravisseurs dans une de leurs bases refuges du Sahel, et on sait ensuite comme ils sont traités, [et puis] ne rien faire, c’est donner un signal que la France, finalement, ne se bat plus contre le terrorisme », avait souligné Alain Juppé. Dès juillet 2010, après la mort de l’otage Michel Germaneau, Nicolas Sarkozy affirmait que « le paiement de rançons pour la libération de prisonniers ne peut pas être une stratégie durable ». Dans cette zone où les intérêts français sont nombreux, cette surenchère n’était donc plus acceptée.
En janvier 2010, Areva obtenait du Niger le droit d’exploiter la mine géante d’Imouraren, non loin d’Arlit. À partir de 2013, grâce à un investissement initial de 1,2 milliard d’euros, Imouraren devrait permettre d’extraire 5 000 tonnes d’uranium pendant 35 ans. Le « partenariat stratégique » avec le Niger, deuxième producteur d’uranium au monde derrière le Canada, est une dimension importante de la politique énergétique de la France. La moitié des approvisionnements en uranium pour les centrales nucléaires françaises viendra alors du Niger (contre un tiers aujourd’hui). Mais cette extraction de l’uranium s’effectue dans un contexte sécuritaire particulièrement tendu.
Le consensus politique assez net qui a suivi les opérations militaires dans la zone, et l’absence de réels débats, malgré la lenteur avec laquelle des informations cohérentes furent données sur le déroulement précis des opérations, indiquent que ce précédent marque une rupture et correspond à un changement de stratégie. Les interventions rapides seront donc probablement privilégiées en cas de nouveaux enlèvements – avec les risques qu’elles comportent pour les otages.
Le changement de stratégie de la France inquiète sur le terrain, notamment au sein de la communauté humanitaire présente depuis plusieurs décennies dans la zone. L’issue tragique de la prise d’otage des deux jeunes Français semble marquer la fin d’une longue ère de présence paisible dans cette région devenue quasi mythique du Sahel.
Les mouvements de solidarité internationale craignent en effet désormais d’assister à une radicalisation des positions et à une escalade de la violence, et ainsi de se voir imposer de nouvelles conditions de présence sur le terrain. Le risque d’exposer les personnels expatriés et locaux à ce danger de mort n’est pas sans conséquence sur les modalités d’intervention et de gestion de la sécurité au quotidien. Il est aussi à craindre que ce durcissement institutionnel ne s’accompagne de la mise sous condition des futurs financements au respect de certaines « bonnes pratiques » en matière de gestion des missions humanitaires ou de développement. Ceci pourrait contraindre les ONG à communiquer d’avantage le détail de leurs dispositifs opérationnels aux services des Ambassades dans la zone, au risque de perdre en indépendance d’action.
Toutes ces incertitudes sont d’autant plus fortes que les initiatives et actions militaires françaises sur le continent africain ont été menées dans une période de fragilité ou de crise de la diplomatie française. Cela repose la question de l’équilibre entre pouvoirs exécutif et parlementaire, mais surtout entre dispositifs civils et militaires dans la coordination interministérielle, à la veille d’échéances politiques importantes.
Cette initiative française n’est cependant pas aux avant-postes du dispositif occidental de riposte aux nouvelles menaces transnationales dans la région du Sahel. La puissance américaine a renforcé sa présence depuis plusieurs années pour y expérimenter des formes de plus en plus sophistiquées de collaboration entre structures militaires et organisations civiles étatiques ou non gouvernementales. C’est notamment le cas depuis la création officielle en 2005 du Partenariat Transsaharien Contre le Terrorisme (Trans-Sahara Counter Terrorism Partnership - TSCTP) du Département d’Etat, développé conjointement avec le Département de la Défense dans le cadre de l’Opération « Enduring Freedom » (Trans-Sahara) placée sous la responsabilité du Commandement Afrique des Etats-Unis (AFRICOM) avec une collaboration entre acteurs civils et militaires pour la conduite d’opérations intégrées. Entamée de manière pragmatique sur le terrain dans la Corne de l’Afrique et au Sahel par le biais des Forces spéciales, l’intégration civilomilitaire est devenue le point de convergence de la stratégie de sécurité nationale des Etats- Unis avec l’administration démocrate. Lors de leur rencontre à Washington D.C, le 10 janvier 2011, Nicolas Sarkozy et Barack Obama indiquaient clairement leur volonté de constituer un front commun contre le terrorisme. Pour Nicolas Sarkozy, « les Etats- Unis et la France [sont] décidés à être des alliés. Sur ce sujet du terrorisme, nous considérons que la faiblesse serait profondément coupable et que nous n’avons pas d’autre choix que de combattre ces terroristes partout où ils se trouvent. Les démocraties ne peuvent pas céder. » L’engagement militaire français au Niger semble ouvrir un nouveau front dans la guerre initiée et contrôlée par la puissance américaine depuis dix ans.
Face à une inertie de la diplomatie européenne, qui s’est vérifiée quelques semaines plus tard lors des mouvements de démocratisation en Tunisie et en Egypte, la France impose progressivement un leadership sur ces enjeux internationaux délaissés par l’Europe. Au nom de cette nouvelle Raison d’Etat, il ne faudrait pas que le projet politique européen, mais surtout l’aide humanitaire et au développement, ses acteurs et les populations en paient le prix fort.
L'auteur
* Historien et sociologue, docteur de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris, Sami Makki est maître de conférences associé à Sciences Po Lille, où il dirige le parcours de master « sécurité, défense et stratégie » (SDS), et chercheur associé au Centre d’études africaines de l’EHESS où il a coordonné le programme de recherche sur la transformation des guerres (Transguerres) de 2007 à 2011.
